« Il faut me chercher tel que je suis dans ce que j’écris » A. de St Exupery

Petit post scriptum à l'attention du lecteur qui n'a jamais dépassé Sallanches :
Imaginez une cathédrale ! Une cathédrale alpine, grandiose. Presque irréelle. La flèche de son clocher flotterait dans l’éther azuré des hautes altitudes, surplombant une façade de granit orangé de plus de 1300 mètres. Son parvis de glace tourmentée s’étendrait à quelques encablures de la mythique Chamonix, entre les cirques de Charpoua et du Nant Blanc.
Imaginez des lignes épurées : l’harmonie et le chaos réunis par l’enchantement d’un architecte audacieux. Imaginez encore une baronnie de choucas criards. Ils remplaceraient les gargouilles amorphes, chères à l’art gothique.
Vous y êtes ?
Ce sommet que vous venez d’imaginer cristallise, depuis des siècles, les rêves de perfection des alpinistes. On le nomme « Aiguille des Drus ». Son point culminant, le Grand Dru, flotte à 3754 mètres d’altitude. Une brèche profonde, vestige de combats titanesques, le sépare du Petit Dru, de 21 mètres son cadet. Deux arêtes fuient du sommet : l’une vers la Mer de Glace, c’est l’Arête des Flammes de Pierre ; l’autre vers l’Aiguille Verte dont les Drus constituent le plus élégant des contreforts.
A ses pieds, sur l’autre rive de la Mer de Glace, se cache un observatoire privilégié sur sa face ouest : le Montenvers. Un pittoresque train rouge à crémaillère achemine badauds et alpinistes depuis le centre de Chamonix jusqu’à cet hôtel de montagne, frontière entre deux mondes. Ici, le regard, même profane, est irrésistiblement attiré vers les Drus et les reflets cuivrés de sa protogine.
Oh ! J’allais oublier l’inoubliable : Notre Dame des Drus. Immobile au bord des abîmes insondables du Petit Dru. Figée dans la douce mélancolie d’une prière éternelle, le regard perdu par delà les horizons célestes. Elle brave seule les tempêtes apocalyptiques, endure les froids polaires dont la morsure impitoyable paralyse les cœurs et subit les déferlantes terrifiantes des orages. Bien sûr, elle aurait pu siéger sur un autre sommet que ces Drus : sur un sommet plus modeste, moins exposé aux éléments. Notre Dame « du Buet » ou Notre Dame « du Brévent », elle aurait sûrement connu plus grande notoriété. Elle poserait pieusement sur les photos des randonneurs ou des touristes et n’aurait à supporter dans l’année que quelques jours de solitude. Petit penchant vers la facilité que personne ne lui aurait reproché ! Mais Notre Dame des Drus est Notre Dame des Drus et c’est là-haut, sur la vire sommitale, qu’elle a choisi de vivre sa vie de statue, au contact des doutes et des errements des grimpeurs, là où se gagnent les plus belles victoires : celles du surpassement et de la remise en question. Paratonnerre de luxe pour les uns, protectrice attentive pour les autres, les Drus ne serait pas tout à fait les Drus sans elle.