« Il faut me chercher tel que je suis dans ce que j’écris » A. de St Exupery

"Souvent, lorsque tu n’avais que quelques mois, il m’arrivait de me réveiller en pleine nuit, brutalement, car j’avais eu le cauchemar de ta jeune mort.
Alors, je me levais, le corps tremblant et trempé, laissant dans le lit ta maman, mon autre grand et bel amour, et à pas de loup, j’allais dans ta chambre, et plus j’approchais de ton berceau, plus mon cœur ralentissait son rythme, et je sentais tout mon être se glacer. J’entrais dans le grand hiver d’une vie sans toi.
Ton visage était posé sur l’oreiller. Tes joues dessinaient de rondes et lilliputiennes collines, et ta bouche de chair fragile à demi ouverte tétait l’obscur. Je n’osais pas tendre ma main vers toi. J’avais si peur de ma propre peur.
Je me souvenais des livres beaux et terribles de Camille Laurens et de Philippe Forest sur leur enfant ravi par la mort, et dans ces nuits qui avaient la matière des songes noirs, je me laissais aller à détester la littérature, cette pale amie qui ne parvient jamais tout à fait à panser les profondes blessures, tandis que lentement j’approchais de toi, et que soudain, soudain oui, je percevais le bruissement de ton souffle et qu’alors, comme une aile de papillon, je sentais ta vie palpiter tout autour de moi, emplir ta chambre et mon cœur, et ce cœur de nouveau battait avec violence dans ma carcasse.
Je me penchais alors vers toi et t’embrassais sans bruit, comme on embrasse la statue d’un Dieu après le miracle qu’il nous a consenti."
(c'est de Philippe Claudel)
Etre père, c'est d'abord ça : mettre tout son amour, tous ses espoirs, toute sa vie, dans un être aussi fragile que la flamme d'une bougie.
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