« Il faut me chercher tel que je suis dans ce que j’écris » A. de St Exupery

"Nous jouions à nous faire peur. Nous jouions à disparaître derrière nos mains posées sur nos yeux. Il suffisait que tu poses sur tes paupières ouvertes tes deux mains bien à plat pour que tu puisses te croire cachée et invisible. Quel âge avais-tu alors ? Je ne sais plus vraiment. Suis-je si faible que je sois incapable de retenir dans ma mémoire les minutes de ta vie ? Je parviens parfois comme par miracle à en sauver quelques-unes et je tente de les graver à jamais grâce à l’écriture.
C’est l’été. Tu regardes sur le tronc d’un bouleau un étrange coléoptère caparaçonné d’une armure d’un brun luisant. Tes cheveux sont retenus par un bandeau vert. Le soleil te fait cligner les yeux. Tu regardes l’insecte aux allures de guerrier et tu bavardes avec lui, puis avec moi. Tu appelles maman qui non loin de nous taille un arbuste. Tu veux lui faire partager cette rencontre improbable entre l’enfant que tu es et l’insecte assoupi.
J’ai filmé cette scène. Nous la regardons aujourd’hui que tu as dix ans, et nous rions. Nous voyons deux êtres qui n’existent plus. Qui n’existeront plus jamais. La très jeune enfant et le jeune père. Nous allons dans la vie. Tu montes le chemin et désormais j’ai commencé à descendre la sente. Sa pente est encore douce mais je sais que, plus loin, elle devient vertigineuse. Et je ne veux pas chuter, pas encore. Tu te blottis contre moi, et m’embrasse. Tu sais chasser tous les nuages." (Philippe Claudel)